2009-04-09

France - Paris - Jacques Tati - Deux temps, trois mouvements


En 2009, Jacques Tati aura 102 ans, le temps justement pour la Cinémathèque française de lui rendre hommage hors des commémorations obligées qu'il ne prisait guère. Un peu de retard... Quoi de plus normal pour celui qui a toujours pris un malin plaisir à entrer dans ses propres films à contretemps. L'année en tout cas que nous avons choisie pour honorer, au présent, son génie.
Jacques Tati, de son véritable nom Jacques Tatischeff, est né le 9 octobre 1907 au Pecq (Yvelines). Son père, Emmanuel Tatischeff, fils d'un cousin du tsar et d'une jeune italienne émigrée à Paris, a repris l'affaire de son beau-père encadreur, M. Van Hoff, resté célèbre dans sa famille pour avoir refusé trois toiles que Van Gogh voulait lui offrir en paiement de ses cadres.
Jacques Tati grandit avec sa sœur Nathalie dans cet univers éclairé et bourgeois qui lui permet d'aller très jeune au théâtre et au cinéma (où il découvrira dès huit ans les courts métrages du nain transformiste anglais Little Tich). Il entre en apprentissage dans l'établissement familial avant de faire en 1927 son service militaire dans le régiment des 16è Dragons, posté à la caserne de Saint-Germain. Cavalier émérite, Jacques Tati s'amuse du spectacle de ses compagnons de route (« Aucune entrée de clown ne peut rivaliser en effets comiques avec la première leçon d'équitation d'un peloton de jeunes recrues » dira-t-il), dont le dénomme Lalouette, un fils d'épicier dont le démarche inspirera plus tard celle de Hulot.
Une fois ses classes finies, Tati renoue avec une passion qui va bouleverser sa vie : le rugby, qu'il avait découvert à Londres en faisant un stage chez un confrère de son père. Il intègre la prestigieuse équipe du Racing Club de France, où il se montre à la fois agile et capable de produire des effets burlesques avec son corps.
C'est à partir de cette époque qu'il improvise ses premières pantomimes comiques et donne, de 1931 à 1934, dans la revue annuelle du Racing, son premier spectacle, qui deviendra Impressions sportives au Théâtre Michel (1935), dirigé par Max Trébor, véritable dénicheur de talents. La presse est, dès le départ, unanime et célèbre en Tati (qui ne se fait alors plus appelé Tatischeff) une nouvelle vedette de la scène. Mais il faut attendre 1936 et son spectacle à l'ABC, en première partie de la revue de Marie Dubas, pour que la fortune lui sourie. Journalistes et écrivains sont au rendez-vous.

"Désormais, je crois que nulle fête, nul spectacle d'art et d'acrobatie, ne pourront se passer de cet étonnant artiste qui a inventé quelque chose... Quelque chose qui participe de la danse, du sport et du tableau vivant. (...) En Jacques Tati cheval et cavalier, tout Paris verra, vivante, sa créature fabuleuse : le centaure." Colette.

Avant guerre, sa carrière s'affirme et Tati fait le tour des capitales européennes. Mais peu à peu, il pressent que le music-hall s'épuise et que le cinéma sera son avenir. Car il permet de décupler les talents, les accessoires, les possibles. L'exemple des comiques américains qu'il adule (de Keaton à Laurel et Hardy) joue également dans ce sens. De 1932 à 1938, Tati participe à cinq courts métrages (dont certains resteront inachevés faute de moyens) en qualité de comédien ou de scénariste. Tati réunit autour des luis des gens aussi divers que le clown Rhum (son partenaire pour On demande une brute), le jeune opérateur René Clément (qui signe la réalisation de Soigne ton gauche en 1936), ou le producteur Fred Orain (qui travaillera à donner à ces films artisanaux une envergure plus professionnelle).
En 1943, Tati s'installe en zone libre, près du village de Sainte-Sévère-sur-Indre, avec son ami le scénariste Henri Marquet. Ils y écrivent le scénario de L'École des facteurs qui sera réalisé et joué par Tati en 1947. Le film est un succès et recevra le Prix Max Linder en 1949. C'est la première apparition du personnage de François le Facteur. Et le véritable début de sa carrière cinématographique. C'est aussi le film dans lequel apparaît en silhouette, dans une scène de boogie-woogie, Mme Micheline Tatischeff, née Winter, que Tati a épousé le 25 mai 1944, et avec laquelle il aura deux enfants : Pierre et Sophie.
Entre 1946 et 1947, Tati interprète deux rôles au cinéma sous la direction de Claude Autant-Lara (Sylvie et le fantôme, Le Diable au corps). Il commence également son premier long-métrage, extension et transformation de L'École des facteurs. Jour de Fête (1949) est entièrement tourné à Sainte-Sévère (avec les vrais habitants du village en figurants !), et encadré par une équipe réduite formée au music-hall comme le régisseur Pierdel. Le film, à nouveau produit par Fred Orain, mettra deux ans à trouver un distributeur mais sera finalement un immense succès. Au point que le célèbre photographe Robert Doisneau souhaite rencontrer Tati et le photographier en tenue de facteur, derrière les pièces éparses de son vélo. À Paris, Londres, New York..., on salue l'apparition non seulement d'un mime, mais surtout d'une nouvelle forme de burlesque pour lequel le travail sur le son est perçu comme inédit et révolutionnaire. Primé à Venise, le film reçoit le Grand Prix du Cinéma Français en 1950.
Mais la frustration est tout de même au rendez-vous : Tati, qui suit de près la modernisation de l'industrie cinématographique, a décidé d'expérimenter une technique mise en place par la société Thomson afin que Jour de fête soit le premier film français en couleurs. Mais le procédé ne marche pas, et Tati est contraint de monter son film avec les plans qu'il a heureusement tournés (aussi) en noir et blanc. En 1964, une version de Jour de fête sortira avec des inserts tournés en couleurs (Tati invente l'histoire d'un peintre narrateur qui justifie ces rajouts). Mais il faudra attendre 1988 pour que le Thomson-color livre ses mystères à Sophie Tatischeff, monteuse et fille de Jacques Tati, et François Ede, chef opérateur. Ils entameront un minutieux travail de restauration à partir du matériel original conservé afin que le public puisse découvrir la version couleurs de Jour de fête en janvier 1995.

« J'ai tourné Jour de Fête entièrement en couleurs...J'avais fait repeindre beaucoup de portes dans ce village en gris assez foncé, j'avais habillé tous les paysans avec des vestes noires et surtout les paysannes, pour qu'il n'y ait presque pas de couleurs sur cette place. La couleur arrivait avec les forains, le manège, les chevaux de bois, et les baraques foraines. Quand la fête était terminée, on remettait la couleur dans les grandes caisses et la couleur quittait le petit village. »Jacques Tati

Insensible aux multiples propositions, Tati refuse de poursuivre les aventures de François le facteur et veut surtout suivre sa propre voie avec rigueur et entêtement. Tati réalisera ainsi seulement six longs métrages en trente ans.
Les Vacances de Monsieur Hulot (1952), également produit par Fred Orain, est un gros succès public et critique. Il est l'occasion de la première collaboration avec le peintre Jacques Lagrange qui mobilise avec virtuosité son talent graphique, inventant costumes, décors et situations gaguesques (comme il imaginera plus tard la villa Arpel de Mon Oncle, le Royal Garden de PlayTime et l'affiche de Parade). Les Vacances reçoit le prix Louis Delluc en 1953, est primé à Cannes, Bruxelles, Berlin, New York, et est nominé aux Oscars en 1955... Le cinéaste plonge son héros, l'inimitable Hulot (interprété par Tati lui-même) parmi les estivants de l'Hôtel de la plage de Saint-Marc-sur-Mer : Hulot est le plus souvent à l'écran, mais chaque personnage secondaire est susceptible d'occuper l'espace le temps d'un gag. Aux antipodes du comique verbal de l'époque, Hulot prend place dans la mythologie, entre Don Quichotte et Charlot. Et pour le public, déjà, Hulot et Tati ne font qu'un.

« Les Vacances de Monsieur Hulot est l'œuvre comique la plus importante du cinéma mondial depuis les Marx Brothers et W.C. Fields.» André Bazin

Le prochain long métrage réalisé et interprété par Jacques Tati est un prolongement du précédent dans la série des Hulot. « Je crois que je vais maintenant expliquer d'avantage aux spectateurs ce qu'est Hulot. Je vais leur faire voir où il habite, où il travaille, et les contacts qu'il a avec la famille, avec le monde qui l'entoure » (Tati en 1956). Mon Oncle (1958), co-écrit par Tati et l'écrivain Jean L'Hôte, bénéficie d'un financement plus confortable. Il est tourné conjointement en banlieue parisienne (pour certains extérieurs) et aux studios de la Victorine à Nice (pour certains intérieurs de la Villa Arpel, mélange de Mallet Stevens et de Arp). Enfin en couleurs, et directement tourné en deux versions : française et anglaise (My Uncle).
C'est le premier film produit par Specta-Films, maison de production fondée par Tati lui-même (et qui fera faillite en 1974 après l'échec financier de PlayTime). Prix spécial du Jury à Cannes, Oscar du meilleur film étranger en 1959, le film fait près de trois milliards de francs de recettes dans le monde.

« En 1959, les lauréats des Oscars pouvaient émettre un vœu qui était aussitôt exaucé : rencontrer les personnalités de leur choix. Tati cite quatre hérauts du burlesque : Buster Keaton, Harold Lloyd, Stan Laurel et Mack Sennett. En deux jours, il rencontrera les quatre.» Stéphane Goudet, Le Monde2, juillet 2005

Mon Oncle est une critique buissonnière des ravages de la modernité : « Il n'y pas de message dans mon film. Cependant, je peux dire que je suis frappé par l'indifférence du monde moderne. Que signifient la réussite, le confort, le progrès si personne ne connaît personne, si l'on enlève des immeubles faits à la main pour les remplacer par du béton, si l'on déjeune dans des vitrines au lieu de se retrouver dans des petits restaurants.... ? » (Jacques Tati, 1958).
C'est la première fois qu'apparaît au générique de ses films, le futur cinéaste Pierre Etaix, engagé pour son talent de dessinateur d'humour. Outre la recherche des lieux de tournage, il a participé à la conception des décors et des costumes, à l'invention des gags (dont certains naissent du décalage du son et de l'image) et à la conception de l'affiche du film.

« Tati, comme Bresson, invente le cinéma en tournant ; il refuse la structure de tous les autres.»François Truffaut

Tati fait à nouveau un bref passage au music-hall en 1961. A la demande de Bruno Coquatrix, il monte « Jour de fête à l'Olympia ». Puis se lance dans la réalisation de son nouveau long métrage. Playtime (1967) est son film le plus ambitieux, tourné en 70mm. Tati fait construire durant six mois un immense décor de béton, de verre et d'acier, près de Vincennes. Le coûteux décor, dont Tati aurait rêvé qu'il devienne le Cinecittà français, est finalement détruit après le tournage malgré les sollicitations du metteur en scène auprès d'André Malraux, alors Ministre de la Culture.

« J'aurais pu appeler ça « le temps des loisirs », mais j'ai préféré prendre « Playtime ». Dans cette vie moderne parisienne on range des voitures dans des « parkings », les ménagères vont faire leurs courses au « supermarket », il y a un « drugstore », le soir au « night-club », on vend les liqueurs « on the rock », on déjeune dans des snacks et quand on est très pressés dans des « quick ». Je n'ai pas trouvé de titre en français. » Jacques Tati

Playtime demeure, plus de trente ans après sa sortie, un film extraordinairement novateur et inventif, indispensable pour penser le monde « globalisé » d'aujourd'hui. Très controversé par la presse à sa sortie (même si Les Nouvelles littéraires surent y voir un « large poème visuel »), mal exploité (le nombre de salles équipées en 70mm était faible à l'époque et Tati refusa de tirer des copies 35mm), il est d'une profonde radicalité formelle, et d'une extrême complexité technique. Ainsi le son entièrement recréé, mixé sur six pistes, par Tati et son ingénieur son Jacques Maumont.

« Playtime, c'est peut-être l'Europe de 1968 filmée par le premier cinéaste martien, « leur » Louis Lumière ? (...) Si l'on vous reproche, cher Monsieur, de voir trop grand, il faut vous souvenir qu'on disait déjà cela de Napoléon puis d'Abel Gance puis du Napoléon d'Abel Gance.... (...) .» François Truffaut

Dans les décors de PlayTime filmés comme tels, et avec une partie des acteurs de ce film, Tati écrit et interprète Cours du soir (réalisé en 1967 par Nicolas Ribowski, alors assistant au réalisateur), un court métrage, où il essaie d’apprendre quelques rudiments de la pantomime, à des hommes d’affaires particulièrement gauches.
En 1971, Tati signe son cinquième long-métrage, Trafic, dernier épisode de la série des Hulot. Co-écrit avec Lagrange et le cinéaste hollandais Bert Haanstra (qui avait été d'abord pressenti pour réaliser le film), Tati a cédé aux critiques que lui ont values PlayTime, en rendant à Hulot son statut de personnage principal. L'automobile et les automobilistes forment le sujet de ce nouveau film, où la nature (retour à Jour de fête) joue un rôle capital. Dans la séquence finale, tournée en plan large, Hulot s'éloigne, avec Maria (Maria Kimberly) à ses côtés. Comme le Chaplin des Temps modernes, Hulot n'est plus seul.
Tati réalise Parade en 1973, commande de la télévision suédoise. Tati y interprète un Monsieur Loyal qui fait le lien entre les acteurs du cirque et les spectateurs. A soixante-dix ans, il redevient le joueur de tennis, le boxeur, le centaure de ses vingt ans, exécutant des séries entières de pantomimes de l'époque des Impressions sportives.
Il tourne ensuite un documentaire sur la finale de la Coupe d'Europe de football opposant Bastia et Eindhoven, qu'il n'achève pas, et auquel sa fille, Sophie Tatischeff (qui avait commencé à assister soin père sur Trafic), donne vie en 2000 sous le titre Forza Bastia 78.
En 1977, Jacques Tati reçoit le César du cinéma français pour l'ensemble de son œuvre. Il prend alors la parole pour défendre avec ferveur les jeunes réalisateurs et la production de courts-métrages. En 1979, le magazine Vogue lui donne carte blanche pour réaliser une soixantaine de photos (insolites) destinées à présenter la collection de haute couture de la saison. En 1982, il représente la France lors d'un hommage rendu par le Festival de Cannes aux dix meilleurs réalisateurs du monde. Il décède le 4 novembre 1982 d'une pneumonie, laissant inachevés les projets de Confusion (co-écrit avec son complice Jacques Lagrange) et de L'Illusionniste (co-écrit avec Henri Marquet).

La Cinémathèque Française du 8 avril au 3 août 2009

Website : Expositon Jacques Tati


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